les survivants du Heavy Metal américain mordent encore

Il existe deux types de dinosaures dans le Heavy Metal.
Les T-Rex qui remplissent des stades en vendant des t-shirts à 50 balles.

Et puis il y a Armored Saint, les vieux carnivores magnifiques restés coincés dans un marécage underground pendant que les autres devenaient des multinationales.

Depuis plus de quarante ans, ces Californiens trimballent leur heavy metal comme des vétérans de guerre oubliés par l’Histoire officielle. Le groupe qui aurait pu devenir gigantesque. Le groupe dont le chanteur John Bush a refusé Metallica à l’époque… probablement la décision artistique la plus noble – ou la plus coûteuse – de l’histoire du metal.
Et pourtant, les bougres sont toujours là. Incroyablement dangereux.

Avec Emotion Factory Reset, Armored Saint continue exactement ce qu’il fait depuis des décennies du Heavy metal intelligent, massif, joué par des types qui pourraient probablement enseigner le riffing dans une université.

Chez Armored Saint, il n’y a jamais eu de maillon faible.

John Bush

Toujours cette voix rocailleuse unique, entre le prédicateur fatigué, le routier alcoolisé et le sergent qui te hurle dessus pendant l’apocalypse.
Même avec les années, le mec garde une autorité naturelle hallucinante. Beaucoup de chanteurs vieillissent. Bush, lui, se patine comme un vieux cuir.

Joey Vera

Le cerveau discret du groupe. Producteur, compositeur, architecte sonore… et probablement le type qui tient la baraque.

Phil Sandoval et Jeff Duncan

Le duo de guitaristes le plus criminellement sous-estimé du heavy metal américain.
Pas de démonstration Instagram ici, juste des riffs énormes, des harmonies qui cognent et des solos qui racontent quelque chose. On sent les décennies de métier dans chaque plan.

Gonzo Sandoval

Un batteur qui joue comme un bulldozer avec du groove. Pas là pour faire des mathématiques prog inutiles : il avance et il écrase.

Un Heavy Metal classique… sans odeur de naphtaline

Le miracle Armored Saint, c’est qu’ils arrivent à sonner classiques sans sentir la naphtaline.
La production est massive, organique, chaude. Ici, on parle de gros son. Pas ce son plastique moderne où tout est compressé jusqu’à ressembler à un grille-pain numérique. Ici, les guitares respirent, la basse existe, la batterie cogne réellement.

Le groupe a compris un truc que beaucoup d’anciens oublient, vieillir ne veut pas dire devenir mou.
Les riffs gardent du mordant, les refrains restent accrocheurs, et l’ensemble évite le piège du « regardez comme on était cool en 1987 ».

“Hit a Moonshot”

Un morceau qui avance comme une locomotive rouillée mais impossible à arrêter.
Le thème semble parler d’ambition impossible, du besoin absurde de continuer à viser haut même quand tout s’écroule. Exactement la carrière d’Armored Saint, en fait.

“Close To The Bone”

Plus sombre, plus lourd, presque introspectif.
Bush y sonne comme un survivant qui regarde les dégâts autour de lui avec un demi-sourire fataliste.

Là où le groupe rappelle qu’il vient quand même de l’école US metal des années 80, riffs nerveux, refrains faits pour être hurlés avec une bière tiède à la main, et cette capacité à rester mélodique même quand ça « castagne » sévèrement.

C’est souvent là, sur des titres au tempo plus lent, comme “Buckeye”, qu’Armored Saint devient supérieur à beaucoup de groupes du même âge.
Il y a une vraie humanité dans leurs chansons. Pas juste des hymnes de guerriers en armure sur des dragons fluorescents.

Pourquoi ce groupe n’est-il pas immense ?
C’est probablement le plus grand mystère du Heavy Metal américain.

Tous les éléments sont là, un chanteur monstrueux, des musiciens exceptionnels, une discographie solide, une identité immédiate, aucun album honteux

Et pourtant, Armored Saint reste ce groupe “pour connaisseurs”, le nom que les vieux fans citent avec un air sérieux en disant :
« Non mais eux… c’est les vrais. »

Le paradoxe, c’est que cette absence de gloire géante les a peut-être sauvés.
Ils n’ont jamais eu besoin de devenir une caricature d’eux-mêmes.

Ce qui rend Armored Saint passionnant, c’est qu’ils ne sonnent jamais comme un simple groupe revival.
Oui, la base reste du heavy metal américain traditionnel : Judas Priest pour les riffs tranchants, Iron Maiden, Thin Lizzy, Whitesnake pour les harmonies de guitares, Black Sabbath pour le poids des riffs… et évidemment toute l’école US metal des années 80.

Mais sur cet album, on sent aussi du Hard Rock plus bluesy façon Whitesnake, des touches presque Thrash, des passages très groove, une basse qui virevolte, portée par une batterie martiale qui avance comme un rouleau compresseur.

La pochette de Emotion Factory Reset ressemble à un rêve fiévreux de fan de metal élevé entre les films de gladiateurs et les chevaliers médiévaux.

On y voit une espèce de guerrier solitaire, mi-chevalier, mi-gladiateur post-apocalyptique, avançant dans un décor qui semble sorti d’une guerre éternelle.
Exactement l’image d’Armored Saint aujourd’hui, des survivants.

Le visuel transpire le combat, la résistance, la persévérance.
Le groupe n’essaie pas d’être moderne à tout prix. Il préfère encore avoir l’air d’un vieux champion cabossé qui entre dans l’arène avec une hache rouillée.
Et honnêtement ? Ça leur va parfaitement.

Des dinosaures ? Oui.
Mais avec des crocs.

À mon sens, cet album s’impose comme l’un des sommets du Metal de ces dernières décennies.

Par Sylvain.