Sortie le 28 aout 2026

L’ode à la mort d’un Mastodon qui refuse de mourir

Il y a des albums que l’on écoute…

Et ceux dont le contexte finit par devenir indissociable de chaque riff.

Avec Marrow Deep, Mastodon entre dans une nouvelle ère. Une ère forcément marquée par l’absence de Brent Hinds, guitariste fondateur, figure aussi géniale qu’imprévisible du groupe d’Atlanta, parti de la formation en 2025 avant de disparaître tragiquement quelques mois plus tard dans un accident de moto. Après vingt-cinq années d’une histoire commune, difficile d’imaginer un Mastodon sans lui. Et pourtant, le groupe est toujours là. Plus que jamais, même.

Marrow Deep ressemble à un hommage funéraire à Hinds sans jamais devenir un simple album de deuil. La mort rôde partout, dans les textes, dans l’artwork, dans les atmosphères et jusque dans le choix des invités. Mais Mastodon ne se contente pas de regarder derrière lui, il transforme le manque en carburant. Et ça cogne.

À travers ces albums, Mastodon n’a jamais cessé de mélanger puissance et sophistication, riffs monstrueux, structures progressives, changements de rythmes, harmonies inattendues, chants partagés entre Sanders, Dailor et Hinds.

La mort n’est d’ailleurs pas une nouvelle venue dans la mythologie de Mastodon. Elle traverse déjà plusieurs de leurs disques, Crack the Skye est lié au décès de la sœur de Brann Dailor, Emperor of Sand évoque notamment le cancer et la disparition de proches, tandis que Hushed and Grim était profondément marqué par la perte du manager du groupe, Nick John.

Avec Marrow Deep, la grande faucheuse revient donc frapper à la porte. Mais cette fois, elle porte le visage de l’absence..

Le départ de Brent Hinds constituait probablement le plus grand bouleversement de l’histoire de Mastodon.

Il ne s’agissait pas simplement de remplacer un guitariste. Hinds était l’un des architectes du son du groupe, mais aussi l’une de ses personnalités les plus reconnaissables.

Pour poursuivre l’aventure, Mastodon accueille Nick Johnston à la guitare. Le musicien ne cherche pas à  remplacer  Hinds, mission impossible, mais à participer à l’écriture de la suite de l’histoire. À ses côtés apparaît également João Nogueira, aux claviers.

Et c’est peut-être là que Marrow Deep devient particulièrement intéressant, plutôt que de tenter de reproduire l’ancien Mastodon, le groupe semble accepter la fracture et repartir autrement.

Troy Sanders, Brann Dailor et Bill Kelliher constituent désormais le noyau historique, rejoints par Johnston et Nogueira. Une nouvelle configuration, mais une identité toujours parfaitement reconnaissable.

L’ALBUM

Dès les premières secondes de Barbarians Blood, le ton est donné, riffs lourds, batterie en fusion et cette sensation de danger qui accompagne Mastodon depuis ses débuts, Le morceau bénéficie également de la présence de Ben Koller, batteur de Converge.

Poisonous Weapons poursuit sur cette lancée plus massif, plus technique et particulièrement agressif. 

Puis arrive Your Ghost Again, morceau qui porte particulièrement bien son titre. Un fantôme, qui n’est jamais très loin. Ce morceau laisse davantage respirer les mélodies avant de revenir à des passages plus lourds.

Avec Snakes For Dinner, changement de décor, Josh Homme entre en scène.

Le chanteur de Queens of the Stone Age n’est pas un invité totalement étranger cette univers puisqu’il avait déjà participé à Blood Mountain. Sa voix apporte ici cette nonchalance poussiéreuse et immédiatement identifiable qui contraste avec la déferlante du groupe. Et le résultat fonctionne à merveille.

Out Like A Lamb prend davantage le temps de développer ses atmosphères. Derrière la puissance, Mastodon sait toujours installer cette mélancolie étrange, presque contemplative, avant de repartir dans des territoires plus abrasifs.

In The Ruins fait partie des morceaux qui montrent le mieux la capacité du groupe à juxtaposer lourdeur et passages plus aérés. Les contrastes sont permanents, violence, mélodie, tension, respiration.

They’re Coming For You replonge dans un Mastodon plus direct, tandis que Golden Spires privilégie davantage les textures et les développements progressifs.

Puis vient Moth and Bone, dont le titre semble parfaitement raccord avec l’imagerie générale du disque, matière organique, disparition, transformation.

A Vampire’s Demeanor accueille plusieurs invités vocaux, Randy Blythe de Lamb of God et Nate Newton de Converge. Ici encore, Mastodon ne transforme pas le morceau en concours de célébrités, les interventions s’intègrent dans l’architecture du titre.

Et puis arrive probablement l’un des moments les plus chargés symboliquement du disque, the Vanishing avec Geezer Butler.

Le bassiste et parolier légendaire de Black Sabbath intervient à la basse, tandis que Joe Duplantier, de Gojira, participe au chant.

La présence de Butler possède une dimension particulièrement émouvante, la mère de Brann Dailor, Michele, était une grande admiratrice du bassiste de Black Sabbath. Dailor a d’ailleurs expliqué que sa mère appréciait particulièrement Butler pour son travail d’écriture.

Le morceau devient alors bien plus qu’une collaboration prestigieuse, c’est un passage de témoin.

Le vieux Sabbath rejoint Mastodon au moment même où le groupe traverse l’une des périodes les plus douloureuses de son existence.

Et quand on connaît l’histoire récente du groupe, difficile de ne pas entendre derrière cette musique quelque chose qui ressemble à une cérémonie.

Enfin, The Three Fates referme le disque dans une atmosphère plus ample et progressive, avec Neil Fallon, chanteur de Clutch, en invité vocal.

Le titre renvoie directement aux Moires, les trois figures de la mythologie grecque qui président au destin humain, Clotho file le fil de la vie, Lachésis en mesure la longueur et Atropos le coupe “Naissance, vie,mort”.

Difficile de trouver meilleure conclusion à Marrow Deep.

UNE SACRÉE PALANQUÉE DE GUESTS :

Mastodon a toujours aimé inviter des amis, mais Marrow Deep pousse clairement le concept beaucoup plus loin.

La distribution est impressionnante :

Josh Homme (queens of the stone age), chant sur Snakes For Dinner

Ben Koller (Converge), batterie/percussions sur Barbarians Blood

Nate Newton (Converge), chant additionnel sur A Vampire’s Demeanor

Randy Blythe (Lamb of God), chant additionnel sur A Vampire’s Demeanor

Geezer Butler (Black Sabbath), basse sur The Vanishing

Joe Duplantier (Gojira), chant sur The Vanishing

Neil Fallon (Clutch), chant additionnel sur The Three Fates

Ce qui est remarquable, c’est que cette accumulation de noms prestigieux ne donne jamais véritablement l’impression d’un disque construit pour collectionner les featuring.

Ces musiciens sont avant tout des amis, des compagnons de route et des artistes avec lesquels Mastodon partage une histoire.

Troy Sanders a expliqué que les collaborations venaient souvent très naturellement, un passage rappelant Clutch, une partie qui pourrait convenir à Josh Homme, une idée de voix pour tel ou tel musicien. Le groupe leur proposait alors les morceaux, et les réponses étaient généralement positives.

Une véritable famille du Metal.

L'ARTWORK

Une pochette, magnifique, macabre, hypnotique.

L’artwork est signé Paul Romano, collaborateur historique de Mastodon. Son nom est loin d’être anodin, Romano a participé à l’identité visuelle de plusieurs grandes étapes de l’histoire du groupe.

Pour Marrow Deep, l’imagerie s’appuie notamment sur les trois Moires, ou Parques grecques, symboles du destin et de la mortalité.

À cela s’ajoute la présence des papillons de nuit, créatures traditionnellement associées dans différentes cultures aux ténèbres, à la transformation et parfois à l’approche de la mort.

L’ensemble donne à la pochette une dimension presque mythologique. Ce n’est pas simplement une illustration, métal, c’est une vanité

Une représentation de la fragilité de l’existence, de la disparition et de ce qui subsiste après elle.

Et finalement, l’artwork résume assez parfaitement le disque, quelque chose meurt, quelque chose d’autre doit continuer.

collaborations venaient souvent très naturellement, un passage rappelant Clutch, une partie qui pourrait convenir à Josh Homme, une idée de voix pour tel ou tel musicien. Le groupe leur proposait alors les morceaux, et les réponses étaient généralement positives.

Une véritable famille du Metal.

MUSICALEMENT

Soyons honnêtes, personne n’attendait que Mastodon se mette soudainement à jouer du ukulélé. On retrouve tout ce qui fait leur identité, les riffs complexes, les signatures rythmiques qui donnent envie aux batteurs de déposer une plainte, les envolées progressives, les harmonies travaillées, les changements de direction et cette capacité assez unique à rendre mélodique quelque chose qui pourrait être complètement indigeste entre les mains d’un autre groupe.

Marrow Deep paraît plus sombre, plus resserré aussi…

Après l’immense Hushed and Grim, Mastodon revient avec une œuvre qui semble moins chercher l’expansion permanente et davantage l’efficacité. Le groupe reste technique, évidemment, mais la démonstration n’est jamais totalement gratuite, et surtout, il y a ce fantôme, celui de Brent Hinds, on ne l’entend pas jouer sur le disque, mais son absence est probablement l’un des instruments les plus puissants de Marrow Deep.

Alors oui, Marrow Deep est un album sombre. Oui, c’est un disque hanté. Oui, on peut difficilement l’écouter sans penser à Brent Hinds

Réduire le disque à un hommage funéraire serait une erreur. Mastodon ne livre pas ici une longue complainte funèbre. Le groupe transforme le deuil en énergie; Il y a de la colère, de la mélancolie, de la puissance, de la technicité, des passages progressifs, des invités prestigieux et quelques magnifiques respirations.

Avec cette sensation étrange, Mastodon semble avoir perdu une partie de lui-même tout en retrouvant quelque chose qu’il avait peut-être un peu laissé derrière. 

Marrow Deep n’est donc pas l’album où Mastodon enterre son passé. C’est l’album où le groupe enterre ses morts et décide de continuer à jouer.

Une véritable ode à la mort, mais certainement pas un disque mortifère.

Parce que chez Mastodon, même lorsque les trois Moires commencent à couper le fil, il reste toujours un riff pour le rattacher.

Un excellent cru. Sombre, technique, puissant, magnifiquement morbide et quelque part, derrière les amplis, le fantôme de Brent Hinds doit certainement sourire.

Sylvain – Metal Decadence